Issu d'un cursus comptable et financier et après avoir passé sept années à exercer la fonction de trésorier d'entreprise, la peinture que je pratiquais en tant que distraction nocturne a fini par s'imposer à moi. À la suite d'un entretien houleux avec une DRH, j'ai décidé d'être libre. Contre vents et marées. Mon entrée en peinture fût donc très tardive.
J'ai d'abord commencé avec le pastel gras sur papier, car c'était un moyen économe qui offrait la possibilité de créer en toute liberté. En retrouvant dans un placard un coffret de couleurs à l'huile reçu en cadeau à Noël, je me suis mis à peindre de manière classique sur des chevalets. Mais j'avais la grande frustration de ne pas être dans le même élan qu'avec les pastels. J'étais à la recherche d'une autre manière de peindre où le tube utilisé comme pinceau serait le prolongement de la main, avec la liberté d'utiliser la peinture comme les pastels gras, en passant de l'un à l'autre sans se soucier d'autre chose que de la création.
Le support est ensuite descendu vers le sol. L'huile a été remplacée par des liants acryliques et des pigments. J'ai commencé à peindre sur des cartons que je fixais sur des palettes de chantiers récupérées dans la rue. Il m'a fallu de nombreuses années, un voyage en camping-car pendant huit mois aux États-Unis, pour peindre définitivement à même le sol et à l'acrylique.
C'est en créant la nuit que je me suis aperçu que j'avais besoin d'une énergie supplémentaire pour faire avancer ma peinture. Et ce fût la musique : le rock, l'électro, l'indie rock à plein volume comme guide et déclencheur de mes émotions. Je n'utilise d'ailleurs pas la même musique pour préparer mes châssis et pour peindre.
Créer en musique tel que je le conçois, c'est rentrer en transe. C'est faire en sorte que l'esprit et le corps, ainsi totalement libérés, puissent jeter sur la toile l'ensemble des émotions. Il n'y a aucun croquis préalable, aucune préparation mentale. C'est l'instinct, la découverte, la surprise, l'accident qui compte.
Au sens propre du terme, c'est un engagement physique. Une lutte permanente où se côtoient et s'entrechoquent la rage, la tendresse, la tristesse, l'amour, la joie. La musique est forte. Bloquée sur le même morceau, elle finit par me saouler. Je suis au-dessus de la toile, je tourne autour, je fais corps avec elle.
Une peinture faite de concentration et de fluidité, de contradiction aussi : entre la fougue des premiers instants et le calme de la maturation, entre la passion des sentiments et l'apaisement qui survient après, entre la violence du chaos et la douceur de l'amour. C'est l'histoire de mon bouillonnement intérieur.
Frank Jons, artiste peintre abstrait, Luxembourg